News and AnalysisVolume 7Numéro 6 • Juillet 2008

En quête de réponses : sécurité alimentaire et énergétique

by Luisa Rodriguez1

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Le monde est en train de traverser sa pire crise alimentaire depuis les années 70 : la hausse rapide des prix a déclenché des émeutes, avec des menaces de famine dans des douzaines de pays. La situation actuelle est sans précédent étant donné le nombre de produits de base affectés par la flambée des prix et les coûts record enregistrés simultanément pour les produits énergétiques.

La portée de la crise a récemment incité le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, à lancer un avertissement sur l’aggravation de la crise alimentaire mondiale, qui, a-t-il déclaré, pourrait avoir de graves incidences pour la sécurité internationale, la croissance économique et le progrès social. Lors de la récente Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement, tenue à Accra au Ghana, Ban Ki-moon a mis l’accent sur le fait que l’emballement des prix des produits alimentaires de base pourrait annuler les progrès accomplis en vue de la réalisation de l’Objectif du Millénaire pour le développement qui vise la réduction de moitié de la pauvreté mondiale d’ici 2015.  

Il est important d’examiner les causes sous-jacentes de la crise actuelle et d’explorer les liens entre la hausse des prix des produits alimentaires, la sécurité énergétique et les changements climatiques, afin de mieux comprendre les dilemmes de politique auxquels les pays en développement sont confrontés et de mettre en évidence les réponses multilatérales possibles.2

Convergence de points de vue dans le débat sur la sécurité alimentaire et l’énergie

Au cours des dernières semaines et des derniers mois, un débat public intense a été mené sur les questions clés. Il semble y avoir eu un certain degré de consensus dans le débat.

En tout premier lieu, la hausse des prix globaux des produits alimentaires et de l’énergie a eu de graves incidences pour la sécurité internationale, la croissance économique et le progrès social. Ces hausses lancent des défis aux pays en développement sous différents angles tels que la faim et l’accès à l’alimentation, le développement social et économique, l’utilisation de l’énergie et les changements climatiques.

Une combinaison complexe de facteurs de l’offre et de la demande est en train de pousser à l’échelle mondiale les prix des produits alimentaires à la hausse. Il y a un accord sur la question de savoir quels facteurs affectent l’offre : le déclin de la capacité de production dans les pays en développement et les catastrophes climatiques et naturelles qui affectent les rendements agricoles. Toutefois, pour ce qui est de la demande, des facteurs tels que le besoin croissant de produits vivriers pour les biocarburants et les demandes plus fortes en provenance des pays émergents (tels que l’Inde et la Chine) restent controversées (voir la seconde moitié de l’article).   

En ce qui concerne l’offre, certains des principaux facteurs qui contribuent à la situation actuelle comprennent : le manque actuel de capacité de production agricole dans les pays en développement, les politiques de soutien peu appropriées et le déclin de l’investissement dans le secteur agricole. Ces facteurs étaient liés à la dérégulation des marchés agricoles, suite aux politiques recommandées aux fins des Programmes d’ajustement structurel et à des phénomènes tels que le dumping commercial, les brusques poussées d’importations et la dépendance vis-à-vis des importations, de plus en plus fréquents dans les pays en développement au cours des dix dernières années.

La baisse des stocks, la spéculation financière, la hausse des prix des matières premières, la logistique et les coûts de la distribution, les distorsions des échanges et les mesures de marché protectionnistes sont également des facteurs qui ont des incidences sur la crise actuelle. A la différence des situations antérieures de hausses des prix des produits alimentaires, il y a un lien de cause à effet plus fort entre les prix des produits alimentaires et ceux de l’énergie.

L’impact de la crise varie selon les pays et les acteurs. A cet égard, les secteurs agricoles des pays développés sont dotés de technologies avancées, de ressources financières importantes et de systèmes de soutien pour gérer les changements rapides de conditions. Le secteur agricole des pays en développement est  caractérisé par des mécanismes agricoles plus traditionnels et par le manque de moyens institutionnels et financiers pour traiter de manière effective la volatilité des marchés. En conséquence, il y a une différence notable en matière de productivité et d’échelle.

Parmi les pays en développement, la crise pose de plus grands défis pour les pays en développement importateurs nets de produits alimentaires, et en particulier pour les pays les moins avancés (PMA), importateurs de produits à la fois alimentaires et énergétiques et disposant de ressources limitées. Dans n’importe lequel de ces pays, les agriculteurs à petite échelle, les agriculteurs pauvres et les populations rurales ont été identifiés comme plus vulnérables dans le contexte actuel que les consommateurs urbains.

En fonction de l’impact et des défis à relever, les solutions mises en œuvre sont différentes.

Le Sénégal, par exemple, doit relever de nombreux défis rencontrés par les pays en développement importateurs nets de produits alimentaires et par les PMA. Les politiques mises en œuvre à court terme visent à réduire l’effet des hausses des prix du pétrole et des produits alimentaires sur les consommateurs et sur les secteurs vulnérables, par exemple à travers les contrôles des prix, la suspension des droits tarifaires, les taxes à l’importation et les subventions aux produits vivriers. Pour le long terme,
le pays a adopté l’objectif de développer la production dans certains secteurs.

Pour la Thaïlande, par contre, un pays exportateur à revenu intermédiaire, les priorités dans le contexte actuel visent à rehausser l’efficience en matière de production, renforcer le développement du marché, promouvoir l’accroissement de la population agricole et rehausser le revenu des petits agriculteurs. Le but majeur est d’arriver à une stabilité relative pour les producteurs et les consommateurs.              

Divergences des points de vue dans le débat sur la sécurité alimentaire et l’énergie

De nombreux aspects de la crise actuelle font ressortir des points de vue largement divergents. Certains des arguments clés comprennent :

Le recours aux produits agricoles pour la production de biocarburants comme facteur qui contribue à la crise actuelle

Nombreux sont ceux qui au Brésil présentent la production de biocarburant comme une opportunité pour les pays en développement. Ceci est perçu comme ayant l’avantage écologique de remplacer les carburants fossiles et de permettre le recours à une technologie du Sud pour influer sur les stratégies de développement, et comme une politique efficace pour rehausser les niveaux de vie dans les pays en développement -
en particulier dans les zones rurales. Dans cette perspective, l’effet des politiques de production de biocarburants sur la sécurité alimentaire pourrait être ignoré, car, dans le cas du Brésil, les biocarburants sont produits à partir d’autres matières premières.

Toutefois, selon d’autres pays, la production de biocarburants a eu une incidence directe sur la réduction de la disponibilité des produits vivriers et de l’accès à ces produits. Beaucoup sont préoccupés par l’absence de compétitivité dans la production de biocarburants et par la tendance croissante à l’octroi de subventions à cette production dans le Nord.

L’accroissement de la demande en Chine et en Inde comme facteur important qui stimule la hausse des prix

Un avis largement partagé est que la hausse de la demande de produits alimentaires et énergétiques dans les économies émergentes joue un rôle clé dans la situation actuelle. Toutefois, d’autres font valoir que son importance est considérablement exagérée. Ils soutiennent que le prix des engrais, les coûts du transport et la hausse des coûts du carburant jouent un rôle plus significatif dans la crise actuelle et que la consommation américaine de poulet et de bœuf est plusieurs centaines de fois  plus élevée que celle de l’Inde.3

Nécessité de mener une « Révolution verte » pour rehausser la productivité dans le Sud

Certains estiment que la solution à la crise actuelle repose sur la hausse de la productivité et qu’une autre « Révolution verte » est le moyen d’y parvenir.4 D’autres contestent cette démarche en faisant valoir que les résultats des expériences antérieures en Asie et en Afrique n’ont pas réussi à surmonter la faim et à assurer l’équité.

Recours aux restrictions et  interdictions des exportations

Certains font valoir que les restrictions et interdictions des exportations exacerbent la hausse des prix et devraient être évitées dans le contexte actuel. D’autres estiment qu’elles sont légitimes pour garantir la disponibilité alimentaire interne, avant d’aider d’autres pays.5

La libéralisation des échanges comme solution à la crise alimentaire

Il a été suggéré que le Cycle de Doha pourrait contribuer à résoudre la crise alimentaire car son mandat de négociation comprend l’élimination des subventions à l’exportation, la réduction des subventions ayant des effets de distorsion des échanges, la réduction des droits tarifaires (qui pourrait augmenter les échanges internationaux au niveau mondial) et la mise en œuvre de programmes d’Aide pour le commerce (qui devrait aider les pays en développement à s’intégrer dans les marchés internationaux).

Selon un autre point de vue, dans le scenario de négociation actuel à l’OMC, l’élimination fructueuse des pratiques ayant des effets de distorsion des échanges n’est pas bien déterminée. De plus, les instruments existants à l’OMC destinés à prendre en compte des situations telles que la crise actuelle (c’est-à-dire la Décision de Marrakech en faveur des pays en développement importateurs nets de produits alimentaires et des PMA) n’ont pas généré de résultats positifs. Il est soutenu que la libéralisation croissante dans un contexte où les pays manquent de moyens, de politiques et d’institutions pour appuyer l’agriculture, ne pourrait mener qu’à une dépendance accrue vis-à-vis des importations et qu’à la pauvreté dans les zones rurales. Ce point de vue préconise un scenario à l’OMC qui incorpore des instruments tels que les mesures de sauvegarde et les produits spéciaux.

Quelques recommandations

La crise actuelle offre une occasion de réinscrire les questions alimentaires et la sécurité sur l’agenda mondial, en les prenant en considération dans un cadre de développement plus large et en les liant à des variables telles que l’angle politique du commerce des produits vivriers, de la sécurité énergétique et des changements climatiques.

La crise actuelle pourrait être qualifiée de « signal d’alarme » qui exige que l’on repense les politiques agricoles antérieures dans les pays en développement et que l’on renforce le rôle de l’État dans la promotion de la productivité, de la viabilité à long terme de la production agricole et de la protection de certains des producteurs et des consommateurs les plus vulnérables.

Pour résoudre la crise, une double approche sera nécessaire : des mesures à court terme, pour apporter une assistance aux pays affectés à travers l’aide d’urgence, des financements additionnels, des intrants pour la production, la hausse de la productivité agricole ; et des solutions à plus long terme, qui comprennent le renforcement de la capacité des pays en développement à traiter des distorsions des marchés, des changements climatiques et du déclin de la productivité.            

Les recommandations suivantes pourraient aider à résoudre la crise :

  • Supporter à court terme la production agricoles et les échanges, à travers un accroissement des programmes d’aide alimentaire et des filets de sécurité.
  • Soutenir les efforts visant à constituer une capacité de production à moyen et à long terme. 
  • Mobiliser et accroître l’investissement dans les pays en développement, en particulier pour les matières premières agricoles (c’est-à-dire les semences et les engrais) et les infrastructures   (transport et communication), afin de trouver des solutions aux pertes d’après récolte et de réduire les maladies du bétail.
  • Rehausser la production et la sécurité pour les petits exploitants et garantir des prix rémunérateurs et stables aux agriculteurs.
  • Renforcer la capacité des communautés locales à examiner des solutions alternatives à travers l’analyse pluridisciplinaire.
  • Entreprendre la coopération Sud-Sud. Il pourrait être intéressant d’étudier des initiatives asiatiques, en particulier celles relatives aux stocks vivriers régionaux non commercialisés, mais  conservés pour des situations d’urgence.
  • Réduire la dépendance vis-à-vis des importations en raison du lien entre la production alimentaire, la garantie des moyens d’existence et les caractéristiques du marché du travail dans le secteur agricole des pays en développement.  
  • Considérer la libéralisation des échanges comme partie de la solution, mais non comme seule solution à la crise.

L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) estime que les fonds nécessaires pour gérer la crise s’élèvent à 1,7 milliard de dollars US. Dans ce contexte, le Groupe spécial des Nations Unies pour la crise alimentaire mondiale peut jouer un rôle clé dans la mobilisation de ces fonds et dans la coordination d’une stratégie pour répondre aux problèmes au niveau mondial.

 

1  Luisa Rodriguez est Programme officer pour l’agriculture à South Centre et travaille sur le commerce et le développement depuis 2000.

2  Cet article a été rédigé à la suite du Dialogue sur la sécurité alimentaire et la sécurité énergétique à South Centre, tenu le 17 juin 2008, à Genève. Le séminaire, organisé avec l’aide de la Mission permanente de l’Indonésie à Genève, a rassemblé un large spectre d’acteurs ayant l’expertise pertinente sur les questions alimentaires et énergétiques. Pour des renseignements complémentaires sur le dialogue, voir : www.southcentre.org

3  Voir : Indian outrage brings home Americans’ role in rising food prices, Indo Asian News Service, May 21. www.ians.in

4  Le terme « Révolution verte » a été utilisé pour la première fois en 1968 par un ancien Directeur de l’USAID, William Gaud, qui avait noté la propagation des nouvelles technologies agricoles. « Ces évolutions et d’autres dans le domaine de l’agriculture contiennent les ferments d’une nouvelle révolution. Il ne s’agit pas d’une Révolution rouge violente comme celle menée par les Soviétiques, ni d’une Révolution blanche comme celle du Shah d’Iran. Je l’appelle Révolution verte. »  

5  Voir : India’s export ban on food grains : A measure to ensure availability of food for its poorest citizens,  Adil Ali, The Oakland Institute. www.oaklandinstitute.org/?q=node/view/482

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